Un ami à Tokyo m’avait plusieurs fois parlé de Mme Ishigaki, designer textile chez qui Issey Miyake allait élaborer ses tissus, sur l'île d'Iriomote, au large d’Okinawa. C'est une artiste et artisane de renommée internationale dont les tissus voyagent dans le monde entier.

Lors de mes visites à Okinawa, où se trouve l'un des premiers clients de la marque, j’avais depuis longtemps déjà envie de connaître cet archipel du sud-ouest, qu’on appelle Yaeyama.
Lorsqu’en début d’année, le thème de la collection s’est dessiné autour des îles du Pacifique, je me suis dit que c’était le moment d’entreprendre ce voyage et aller à la rencontre Mme Ishigaki. Mon ami Tetsuo à Tokyo m’obtient un rendez-vous pour le mois de mars.

Akiko IshigakiIriomote Jima


Comme Mme Ishigaki voyage un peu partout dans le monde, j’avais imaginé qu’elle parlait anglais… mais en réalité pas vraiment... et je ne possède moi-même que quelques mots de la langue japonaise ! Heureusement, mon interprète et amie Hanako était en vacances et cherchait une destination de voyage pour elle et sa maman. Pourquoi pas Iriomote Jima !? Nous voilà donc parties ! Du vent, un ciel couleur plomb, une mer vert de gris ont donné une touche dramatique à notre arrivée dans ce lieu sauvage habituellement vert et turquoise.

À 80 ans, Akiko Ishigaki possède cette éternelle jeunesse qui fait la réputation de la région d'Okinawa. Née sur l’île de Takeotomi, voisine d’Iriomote, elle tisse depuis son plus jeune âge comme le veut la tradition et a su faire de ses compétences un art qui lui vaut une renommée internationale. Elle nous a d’abord reçu dans son atelier, un long bâtiment au sol en terre battue où sont exposés côté salon, des échantillons de tissus, et des plantes tinctoriales séchées. De l’autre côté, au métier à tisser est assise une jeune fille. Elle travaille la fibre de bananier qui donne un tissu idéal pour les kimonos d'été car elle a la propriété d’absorber la sueur. Akiko laisse aujourd’hui la création au profit de la transmission de ses techniques et de son savoir, auprès de stagiaires qui passent au moins une année avec elle. C'est ainsi qu’elle même a perfectionné son art auprès d’un maître à Kyoto.

Iriomote mangroveIriomote Jima


Nous sortons de l'atelier, Akiko m'emmène dans son jardin, qu'elle cultive avec son mari Kinsei. Une allée étroite se glisse entre les plantes, les comestibles mais aussi l’indigo, le lin, les mûriers pour l’élevage de vers à soie... presque tout ce qui nous entoure sert à la fabrication de tissus ! Akiko me montre la gamme de couleur obtenue à partir de l'indigo, qui s'étend du vert au bleu violacé en fonction du taux de fermentation de la plante, elle m'a également parlé des fruits d'un arbre dont elle tire sa teinture jaune.

Entretemps, la marée est descendue, c'est l'idéal pour visiter le reste de la propriété en bordure du Pacifique. Là se trouve un champ de bananiers, accessoirement pour le fruit mais surtout pour la fibre que les iliens d’Iriomote utilisent pour le tissage traditionnel. Plus loin une rizière et bien sûr la mangrove, avec ses plantes perchées sur leurs racines dont l'écorce est utile à la teinture. C'est là, au milieu de la mangrove, qu'Akiko vient laver les tissus teints, à un endroit précis de l’embouchure du fleuve, dans une eau mi douce mi salée, afin de fixer la couleur.

Iriomote mangrove

Photos  Hanako :
Catherine André chez Mme Ishigaki

Photos Catherine André :
1 - Akiko Ishigaki
2 - L'embarcadaire près du jardin
3 - La mangrove dans la baie
4 - L'embouchure du fleuve
5 - Arbrisseaux halophiles dans la baie


Akiko est designer, prêtresse (noro), engagée dans la préservation de l'environnement et voit le tourisme comme une menace pour cette petite île encore préservée. Pour Akiko et Kinsei, son époux, vivre en accord avec leur milieu naturel est une évidence. D'ailleurs, l'une des tâches de Kinsei consiste à replanter dans la mangrove, dix plants après chaque arrachage, afin de conserver ce précieux écosystème. Toutes les cultures se font dans le respect des traditions animistes de la région, sous la bienveillance des esprits. Il n'est jamais question de dominer la nature, puisque nous en faisons partie, mais de conserver son équilibre avec une place raisonnable pour l'humain.